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lundi 2 mai 2016

Le visible et l'invisible

L'invisible est un creux dans le visible, un pli dans la passivité. Tout le bric à brac positiviste des "concepts" est éliminé, et l'esprit sourd comme l'eau dans la fissure de l'Etre - Il n'y a pas à chercher des choses spirituelles, il n'y a que des structures du vide - Simplement je veux planter ce vide dans l'Etre visible, montrer qu'il en est l'envers, -en particulier l'envers du langage.

De même qu'il faut restituer le monde visible vertical, de même il y a une vue verticale de l'esprit, selon laquelle il n'est pas fait d'une multitude de souvenirs, d'images, de jugements, il est un seul mouvement qu'on peut monnayer en jugements en souvenirs, mais qui les tient en un seul faisceau comme un mot spontané contient tout un devenir, comme une seule prise de la main contient tout un morceau d'espace.

Maurice Merleau-Ponty. Le visible et l'invisible. Gallimard, 1962

mercredi 27 avril 2016

Le dionysiaque et l'apollinien

Agrigente, Vallee des temples

C’est grâce à deux états que l’homme conquiert la sensation du délice d’exister : le rêve et l’ivresse.

L’art du plasticien est le jeu avec le rêve. Apollon est le dieu de l’art dans la mesure où il est le dieu des représentations oniriques. Son élément est la beauté, son attribut la jeunesse éternelle, il se manifeste dans la clarté lumineuse et son empire est la belle apparence du rêve, la vérité supérieure, la perfection de la connaissance.
A l’inverse, l’art dionysiaque repose sur le jeu avec l’ivresse et l’extase. Deux puissances actives incitent l’homme à l’oubli de soi dans l’ivresse : l’instinct printanier et la boisson narcotique. Leurs effets sont symbolisés dans la figure de Dionysos. Les fêtes de Dionysos renouent le lien de filiation entre l’homme et la nature. Au cours de ces fêtes toutes les séparations de caste disparaissent : l’esclave est un homme libre, le noble et l’homme de basse naissance s’unissent dans les mêmes chœurs bachiques. Dionysos venu d’Asie est intégré par les grecs, il devient chez eux une fête pour le rachat du monde, un jour de Transfiguration. Euripide décrit dans les Bacchantes l’érotisme et l’ivresse éclairée des fêtes dionysiaques.

Les dieux grecs ne sont pas nés d’un cœur tourmenté par l’angoisse.

Des dieux s’exprime une religion de la vie, non l’obligation ni l’ascèse, ni même la spiritualité. Toutes ces formes réelles exaltent le triomphe de l’existence, c’est un sentiment de vie débordant qui accompagne leur culte.

A l’origine, seul Apollon est un dieu de l’art hellénique mais par sa puissance d’action Dionysos, venu d'Asie, a noué un lien fraternel avec lui. Le but suprême de la civilisation apollinienne résidait dans la recherche éthique de la mesure, la poursuite esthétique de la beauté. L’entrée en conflit de l’élément dionysiaque avec la production apollinienne signait la naissance de la pensée tragique.

D'après Nietzche - La vision dionysiaque du monde, rédigé par Nietzche àl'âge de 26 ans, mais resté inédit de son vivant.

mercredi 4 avril 2012

Le temps ramifié

Gaudi

Le futur est une fiction.
Le passé n'existe que par ses réminiscences dans mon présent.
Nos actes sculptent le monde, y déposent des traces et ces traces sont le terrain de la présence d'autres actes, qui s'y emmêlent. La question que tu m'as posée l'instant d'avant est le matériau auquel s'entrelace ma réponse, qui la transforme ; je la fais ainsi être à nouveau, même si jamais le Dit ainsi malaxé n'épuise le Dire dans son éphémère insaisissable.
Il n'y a pas de mémoire du monde mais des actes de regard, de lecture, de déchiffrement ; les oeuvres sont mortes si elles ne sont réifiées par l'acte de regarder, prendre, lire, qui a à chaque fois l'éclat d'une naissance.
Nous ne sommes qu'instants qui inventent le monde, et l'image d'un segment de vie linéaire est un mauvais artefact. Il n'y a pas de fleuve qui coule et me traverse ; c'est au contraire en vagues spiralées que les vivants entremêlent et gravent leurs empreintes, faites par le monde autant que le faisant.
Mon regard peut se diriger sur mes années antérieures, je suis ce regard, et les souvenirs sont repris et recréés au gré de mon existence présente, empreinte nouvelle à chaque instant.
Le souci du lendemain me tient dans une tension dirigée, mais toute inquiétude du futur n'est qu'une fiction que l'on se raconte à soi-même.
Le temps ramifié est cette conjonction d'étant, les vibrations de vie qui chacune sont une ramification dans le possible du monde que chaque acte invente et instancie.

Variations phénoménologiques sur le thème du temps, sur les traces de Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945).