Gaudi

Le futur est une fiction.
Le passé n'existe que par ses réminiscences dans mon présent.
Nos actes sculptent le monde, y déposent des traces et ces traces sont le terrain de la présence d'autres actes, qui s'y emmêlent. La question que tu m'as posée l'instant d'avant est le matériau auquel s'entrelace ma réponse, qui la transforme ; je la fais ainsi être à nouveau, même si jamais le Dit ainsi malaxé n'épuise le Dire dans son éphémère insaisissable.
Il n'y a pas de mémoire du monde mais des actes de regard, de lecture, de déchiffrement ; les oeuvres sont mortes si elles ne sont réifiées par l'acte de regarder, prendre, lire, qui a à chaque fois l'éclat d'une naissance.
Nous ne sommes qu'instants qui inventent le monde, et l'image d'un segment de vie linéaire est un mauvais artefact. Il n'y a pas de fleuve qui coule et me traverse ; c'est au contraire en vagues spiralées que les vivants entremêlent et gravent leurs empreintes, faites par le monde autant que le faisant.
Mon regard peut se diriger sur mes années antérieures, je suis ce regard, et les souvenirs sont repris et recréés au gré de mon existence présente, empreinte nouvelle à chaque instant.
Le souci du lendemain me tient dans une tension dirigée, mais toute inquiétude du futur n'est qu'une fiction que l'on se raconte à soi-même.
Le temps ramifié est cette conjonction d'étant, les vibrations de vie qui chacune sont une ramification dans le possible du monde que chaque acte invente et instancie.

Variations phénoménologiques sur le thème du temps, sur les traces de Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945).