Noms et formes sont équivalents.
Nommer, c'est découper la réalité, introduire des délimitations et ainsi manquer l'absolu. C'est parce qu'il y a langage qu'il y a démarcation. Une vraie discussion est en fait une discussion où l'on ne parle pas. La parole est au silence ce que le manifesté est à l'indifférencié. De même que l'indifférencié n'est pas conçu négativement comme néant ou absence de tout existant, le silence n'est pas conçu comme mutisme ou absence mais au contraire comme un au-delà de la parole : ce que la parole ne peut pas exprimer. [1]

Ainsi du bourgeon.
Il faudrait dire une naissance, mais qui ne serait pas ex nihilo, il faudrait exprimer la naissance issue de l'hiver, de la force de l'hiver dans l'arbre.
Ainsi de l'homme et de sa mémoire. Vivre l'instant de bonheur dans sa fulgurance, mais cet instant-là n'est-il pas porté aussi par le doute, l'absence ? Ce n'est pas la continuité; ce n'est pas la discontinuité. Peut-être est-ce simplement l'idée de la germination ; le travail des forces souterraines. Vivre intensément l'éclatement du germe.
La sagesse serait alors de vivre aussi intensément l'attente ou le repli que l'éclosion du germe.

[1]source : Anne Cheng. Histoire de la pensée chinoise. p.333