Zen, photo Juan Carlos del RíoLa flexibilité est équilibrée extérieurement et elle s’accorde avec la force ferme, restant calme et ouverte à la compréhension. Il est de bon augure d’être ferme en voyageant. La signification du moment opportun pour voyager est très importante.
En voyageant, l’épuisement est le trouble commun. S’attardant quelque part pendant le voyage, on peut obtenir des ressources et des outils, mais le coeur n’est pas heureux. On tire sur un faisan, une flèche est perdue. On rencontre finalement les honneurs (on a atteint des objectifs plus élevés).Un oiseau brûle son nid, le voyageur rit d’abord puis se met à pleurer (quand le voyage est à son zénith, il est juste de brûler le nid ; l’infortune de perdre un bœuf trop facilement n’est même pas perceptible.)

Adaptant ces lignes à mon contexte personnel du moment, je construis les prolongements suivants:
Le vrai voyage est le voyage intérieur. Bien sûr celui–ci peut se nourrir de découvertes dans le monde, mais tout voyage n’est important que s’il s’accompagne d’un cheminement personnel, avancement dans la connaissance de soi.
Le moment du voyage est important : écouter le rythme du monde, ses propres rythmes se fondant dans l’harmonie. Oublier cette écoute, essayer de passer en force c’est se vouer à l’échec. Cultiver cette écoute, ne pas vouloir brûler les étapes.

La perte du souffle est en violent rappel à ma condition d’humaine : le corps est mon capital. L’entretenir est un devoir. La vie est fragile, vivre c’est cueillir l’instant c’est mettre son souffle en accord avec les pulsations du monde. La vie, comme l’univers, est une alternance de phases d’expansions/repli. Les moments de repli immobile font autant partie de la vie que les mouvements visibles et actionnels, de grandes sagesses sont produites par des voyageurs immobiles.
Une autre perception du temps une autre perception du soi. Etre attentif à l’infime, au minuscule.

Le livre des Mutations est le plus antique et le plus profond des classiques chinois.
Composé il y a plus de 3000 ans par un sage taoïste, il fut annoté par Confucius 6 siècles plus tard. C’est un traité cosmologique et symbolique à portée éternelle et universelle. Livre de vie autant que de connaissance, il contient toute la vision spécifiquement chinoise des mouvements de l’univers et de leurs rapports avec l’existence humaine.

  • Le changement a une limite absolue (la première étape pour la consultation du livre consiste à calmer l’esprit) ;
  • Cela produit deux modes (le yin et le yang : flexibilité / fermeté, faiblesse / force, tranquillité/mouvement, passivité/activité, tristesse/bonheur, dépression/exaltation) ;
  • Les deux modes produisent quatre formes ;
  • Les quatre formes produisent huit trigrammes ;
  • Les huit trigrammes déterminent la richesse et l’infortune.

Le langage que constitue la combinatoire des hexagrammes donne une configuration structurée et structurante d’un monde où tout est signes : comportement, corps, gestes. Le monde, dans toutes ses manifestations, est une collection de diagrammes oraculaires. Constellé de symboles et d’indices, c’est un grimoire qui livre les secrets du temps à qui possède la clé de leur déchiffrement.
Confucius :Connaître l’infirme amorce ne tient-il pas de l’esprit à son comble ? L’homme de bien ne flatte pas ses supérieurs, pas plus qu’il ne rudoie ses inférieurs : c’est qu’il connaît l’amorce infime. L’infime, c’est l’imperceptible commencement du mouvement, le tout premier signe visible du faste ou du néfaste. L’homme de bien, dès qu’il voit l’infime, passe à l’action, sans attendre la fin de la journée."

Le livre de mutations témoigne l’extrême attention que prête la pensée chinoise à ce qui est en germe, ce qui n’est encore qu’en gestation : le futur est déjà dans le présent à l’état de germe. Le yi du yi king désigne la potentialité, le stade ou le non-être se cristallise en être. Il est ce qui met en branle les choses, moment infime entre la quiétude et le mouvement, entre la puissance virtuelle et l’acte réel : « entre la pure latence et la complète actualisation existe donc ce stade intermédiaire qui requiert d’autant plus notre attention qu’il doit permettre à la fois la prévisualisation et la rectification. »

L’infime, le ténu, le quintessentiel, le germe : autant de termes pour désigner le stade initial auquel s’attachent particulièrement les commentaires du livre des mutations.
L’infime amorce ne désigne pas seulement le passage quasi imperceptible du latent au manifeste, mais aussi la continuité entre nature et éthique, ce qui « devrait être » étant issu directement de « ce qui est ».
Dans l’optique chinoise, est mauvais tout ce qui fait obstacle à la vie, à la circulation de l’énergie.


J'aime bien cette idée de germe, d'attention aux mouvements infimes. Ce livre ancien, même s'il s'inscrit dans une tradition divinatoire, ne fournit aucune clé pour "deviner" de quoi sera fait l'avenir, il fournit plutot un éclairage de sagesse, un regard fait d'écoute à la recherche de l'harmonie. Lire ce texte, expèrience absolument nouvelle pour moi, m'a apporté un peu de calme intèrieur qui me fait défaut.

Sources :
Anne Cheng. Histoire de la pensée chinoise. Ed. du Seuil, novembre 1997.
Thomas Cleary. Yi-King. Le livre des changements. Ed de La Table Ronde. 1995.
Source photo Juan Carlos del Río