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dimanche 21 avril 2013

Vila Nova de Milfontes, Alejento

barques

Même la plus friable
des paroles
a des racines dans le soleil -
comme le matin
des barques sur la mer.

Faire d'un mot une barque
c'est là tout mon travail
et de la fleur de lin le miroir
où la lumière du visage tombe
excessive.

Eugénio de Andrade. Le poids de l'ombre. La différence,1986.

mercredi 28 mars 2012

Le grain de cette phrase

arabesques


Le fond bleuté des yeux des vagabonds commence à geler. L'argent serre les mâchoires. le monde est un plaque de plâtre qui se décolle d'un mur : ce qui apparait dessous est d'une dureté de fer. Ne resteront bientôt de tendres que les nuages, les fleurs, et quelques visages de loups - de ces visages que la main manucurée de l'argent n'a pas encore nettoyés, qui gardent la parure d'une sauvagerie divine.[...]
Je tends une main de papier à des êtres invisibles. j'ai la faculté de voir à travers le mur de fer : nous allons vers de très belles choses, une fois passé l'enfer. Ma mère m'a appris que j'étais né entre deux éclats de ses rires, ce qui sans doute explique le grain de cette phrase : nous allons vers le pire à des choses très fleuries et très douces, accordées au secret de nos âmes.

Christian Bobin. Un assassin blanc comme neige
Gallimard 2011
.

mardi 20 mars 2012

Regain

20 mars 2012, jour du printemps. Le blog renait de ses cendres.
René Char, encore et toujours, dans son évidente et fulgurante clarté.

Réponds "absent" toi-même, sinon tu risques de ne pas être compris.

Le poète, susceptible d'exagération, évalue correctement dans le supplice.

Accumule, puis distribue.
Sois la partie du miroir de l'univers la plus dense, la plus utile, et la moins apparente.

René Char. Feuillets d'Hypnos. 1943-1944. Dédié à Albert Camus.

jeudi 20 mars 2008

La tour Saint-Jacques

Tour St Jacques

Il est certain que mon esprit a souvent rôdé autour de cette tour, pour moi très puissamment chargée de sens occulte, soit qu'elle participe de la vie doublement sous roche (une fois parce qu'elle a disparu, laissant après elle ce trophée géant, une autre fois parce qu'elle a exercé comme nulle autre la sagacité des des hermétistes) de l'église Saint Jacques de la Boucherie, soit qu'elle bénéficie de la légende des retours de Flamel à Paris après sa mort.

André Breton. Arcane 17.

samedi 24 novembre 2007

L'été de l'automne

Chemin d'automne

Maintenant, après toi... ayant atteint une rime adéquate
et un exil, les arbres rectifient leur posture
et rient.
Je te désire et te désire quand tu te baignes,
de loin, dans ton soleil. C'est l'été de l'automne,
comme des vacances hors-saison.
Nous apprendrons que c'est une saison qui défend sa raison d'être
et un amour légendaire ... heureux.

Mahmoud Darwich. Comme des fleurs d'amandier ou plus loin.

dimanche 18 mars 2007

André Breton, passeur de lumière

Arcane 17Lire André Breton, c'est lire l'élan, l'espoir, la révolte. C'est lire une époque où la poésie était enjeu de débat, on l'on croyait à la force des idées, à leur progrès vers des cieux plus lumineux.
Arcane 17 est un superbe livre où se mêlent intimement poésie, reflexions philosophiques, historiques, sociales et récit autobiographique. Chez André breton l'intelligence est lumineuse, omniprésente et portée toujours par la force de la sensibilité. Il n'y a pas de frontière entre le réel et l'imaginaire car partout il y a l'humain en sa présence sensible. L'imagination est incarnée, la poésie est le passage vers des correspondances où le sens se fait au delà de la structure rationnelle qui souvent perd plus qu'elle n'éclaire.

J'ai compris à te voir paraître,à entendre tes premières paroles, que, dans un certain cours désespéré, vertigineux et sans frein des pensées où il arrive que la machine mentale est si fortement lancée qu'elle quitte la piste, j'avais dû toucher à l'un de ces pôles qui restent généralement hors d'atteinte, actionner par hasard cette sonnerie cachée qui appelle les secours extraordinaires. J'ai toujours cru à ces secours : il m'a toujours semblé qu'une extrême tension dans la manière de subir une épreuve morale, sans vouloir s'en laisser même imperceptiblement distraire ou consentir par quelque exercice que ce soit à en limiter les ravages, était de nature à provoquer ces secours et je crois, de plus, l'avoir vérifié maintes fois. [..] je juge que le parti à prendre est de les regarder en face et de se laisser couler.

Lire André Breton c'est lire une voix forte qui porte l'espoir en l'homme. C'est lire l'intelligence dans la révolte contre les idées reçues. C'est l'art qui est la vie, dans son élan et son intransigeance. Et cette colère là est revigorante.

dimanche 4 mars 2007

Marguerite Duras

Cahiers de la guerre
Beaucoup d'émotion à la lecture de ces cahiers, premiers écrits de Marguerite Duras et qui sont le germe de tout ce qu'elle écrira après: Barrage contre le pacifique, l'amant, la douleur.
On est bouleversé par ces mots qui ont un tres grand pouvoir évocateur. C'est une écriture tres corporelle, toujours dans la force des choses, l'intensité des ressentis, la violence intérieure aussi bien que la vioence des éléments naturels dans l'Indochine coloniale.





dimanche 8 janvier 2006

Rêver les mots

Il rêve maintenant d’un mot qui dirait à la fois, qui dirait indistinctement, le moucheron et la feuille tourbillonnante, et aussi l’eau de la source et le mouvement de la tête d’un petit merle qui vient de se poser près de lui sur une branche. D’un autre mot qui cette fois désignerait le lichen quand il pousse à mi-hauteur là-bas entre base et sommet du monde, et les jeux de l’écume sur la vague qui a gonflé et déjà retombe, et toutes les étoiles des nuits d’été : oui, tout cela, ainsi réduit à la seule idée que l’on pressent bien, n’est-ce pas, sous ces plis et replis de l’évidence. Mots qui, dissipant la différence illusoire comme fait la couleur du peintre, et permettant ces accords qui dans son tableau deviennent lumière, simplifieraient, rapprocheraient, intensifieraient, nous offrant à nouveau ce qu’avaient bu nos lèvres d’enfant : ce sein qu’est ce qui est, en deçà du temps, de l’espace, dès que la main avide l’a dégagé de l’écharpe de nos lourds mots d’à présent.

Yves Bonnefoy. La vie errante.

rever les mots

fleche Introduction à l'oeuvre poétique de Yves Bonnefoy sur le site de Jean-Michel Maulpoix.

lundi 12 décembre 2005

Murmure

      En écho à Jacques.

Lune de novembre
Le
      centre
         est

      d'où
         viennent
Les murmures

   *
Le centre est là
D'où jaillit
le souffle rythmique
en vivifiante vacuité
Sans qu'on s'y attende
Autour de soi
droit au coeur
Voici les ondes
Natives et vastes
Résonant
Depuis l'ici même
jusqu'au plus lointain
De leur toujours déjà là
de leur toujours commençante
Mélodie.

François Cheng. Le livre du vide médian

mardi 6 décembre 2005

Glanage

Chez René Char, encore, puisque je lis avec émotion sa biographie, par Laurent Greilsamer. On y perçoit un homme rebelle, aux colères redoutées, apte à la bagarre. Attaché à sa terre de Provence, fidèle à ses amis à ses engagements. Une poésie dans la vie, dans une époque de tumulte. Ses mots en résonent plus fort encore sous cet éclairage. Ils sont souvent un éclair de fulgurance.

Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d'eux. Un moment nous serons l'équipage de cette flotte composée d'unités rétives, et le temps d'un grain, son amiral. Puis le large la reprendra, nous laissant à nos torrents limoneux et à nos barbelé givrés.

La nuit talismanique.

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.

Feuillets d'Hypnos.

dimanche 4 décembre 2005

Source

Un homme sans défauts est une montagne sans crevasses. Il ne m'interesse pas.
(Règle de sourcier et d'inquiet.)

René Char. Feuillets d'hypnos.

Devoluy
Dévoluy, en montant au col des Aiguilles. 30 octobre.

Devoluy

mercredi 5 octobre 2005

Cristal bleu comme les blés

J'aime les images, la liberté, la magie de la poésie d'André Breton. Elle échappe à l'analyse, s'envole promptement en virevoltant, et nous mène directement dans la barque de l' émotionnel.

Les belle fenêtres ouvertes et fermées
Suspendues aux lèvres du jour
Les belle fenêtres en chemise
Les belles fenêtres aux cheveux de feu dans la nuit noire
Les belles fenêtres de cris d'alarme et de baisers
Au dessus de moi au dessous de moi derrière moi il y en a moins qu'en moi
Où elles ne font qu'un seul cristal bleu comme les blés
un diamant divisible en autant de diamants qu'il en faudrait pour se baigner à tous les bengalis
Et les saisons qui ne sont pas quatre mais quinze ou seize
En moi parmi lesquelles celle où le métal fleurit
Celle dont le sourire est moins qu'une dentelle
Celle où la rosée du soir unit les femmes et les pierres
Les saisons lumineuses comme l'intérieur d'une pomme dont on a détaché un quartier
Où encore comme un quartier excentrique habité par des êtres qui sont de mèche avec le vent
Ou encore comme le vent de l'esprit qui la nuit ferre d'oiseaux sans bornes les chevaux à naseaux d'algèbre
[...]

André Breton. Noeud des miroirs. Le revolver à cheveux blancs.

samedi 27 août 2005

Correspondance à trois

Au cours de l'année 1926, trois poètes : Boris Pasternak, Marina Tsvetaïeva, Rainer Maria Rilke échangent une correspondance passionnée.
Marina Tsvétaïeva est une poète exaltée, sa vie est la poésie passionnée, elle vit en France un exil difficile.
Je n'aime pas la vie en tant que telle, pour moi, elle ne commence à vouloir dire quelque chose, c'est-à-dire à prendre sens et poids, que transfigurée c'est-à-dire dans l'art.

Extrait d'une ses lettres à Rilke, le 2 aout 1926.

Rainer, si je veux aller à toi, c'est aussi pour ma nouvelle moi, qui ne saurait naître qu'avec toi, en toi. Et alors,Rainer (Rainer, le leitmotiv de ma lettre), je veux dormir avec toi, m'endormir et dormir avec toi. Cette merveilleuse expression populaire, comme elle est vraie, profonde, sans équivoque, comme elle dit bien ce qu'elle dit. Simplement dormir. Rien de plus. Si pourtant : enfouir ma tête dans ton épaule gauche, passer mon bras sur ton épaule droite - rien de plus. Si pourtant : savoir, jusqu'au plus profond du sommeil, que c'est toi. Et encore : comment ton coeur sonne. Et - baiser ton coeur. [...] Pourquoi est-ce que je te dis cela ? L'inquiétude, peut-être, que tu ne voies en moi qu'une passionnée commune (passion-servage). Je t'aime et je veux dormir avec toi, pareille concision n'est pas permise à l'amitié. Mais je le dis d'une voix autre, presque en mon sommeil, ferme en mon sommeil. Je ne sonne pas du tout comme de la passion. Si tu me prenais contre toi, tu prendrais les plus déserts lieux. Tout ce qui ne dort jamais voudrait rattraper son sommeil dans tes bras. Jusqu'au fond de l'âme (de la gorge) - tel serait mon baiser (Pas un incendie : un abîme.) Je ne plaide pas ma cause, je plaide la cause du plus absolu des baisers.

Cette correspondance est poignante : difficulté pour ces artistes de s'incarner dans la vie matérielle, tempête de l'histoire individiuelle et collective : cette correspondance à trois s'interrompt tragiquement par la mort de Rilke, le 29 décembre 1926. Bien avant l'ère de l'hyper-communication se constituait ainsi à travers l'Europe une histoire d'amour intense, simplement par échange de lettres, de manuscrits, d'impressions de lectures ou de critiques approfondies. Les traces de cette passion restent gravées dans des oeuvres littéraires bouleversantes.

mercredi 18 mai 2005

Ecrire (2)

André Breton : Les écrits s'en vont. Clair de terre

Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule
une femme si belle
Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de
regarder des bijoux bien en face
Comme les créatures réelles ne le font pas

Et le monde se meurt une rupture se produit dans les
anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du coeur
les journeaux du matin apportent des chanteuses dont
la voix a la couleur du sable sur des rivages tendres
et dangereux
Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes
jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines
lettres
Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve toujours
Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que
la vapeur des prés dans ses gracieux entrelacs au-
dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger
exceptionnel d'un corps fait pour l'amour
Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons
pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des
traineaux de regards sur l'étendue toute blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures

jeudi 21 avril 2005

Écrire (1)

Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète.

Il vous faut laisser chaque impression, chaque germe de sentiment s'acomplir en vous, dans l'obscur, l'indicible, l'inconscient, le domaine inaccessible à votre propre intelligence et attendre avec une humilité et une patience profondes l'heure de la naissance d'une nouvelle clarté : cela seul est vivre pour l'art, qu'il s'agisse de comprendre ou de créer.
Le temps, ici, ne sert pas de mesure, une année, ici, est sans valeur et dix années ne sont rien; être un artiste c'est ne pas calculer ni compter, c'est mûrir comme l'arbre qui ne presse pas sa sève et affronte tranquillement les tourmentes printanières sans craindre qu'ensuite un été puisse ne pas venir. Or il vient. Mais il ne vient que pour les patients qui, sans souci, attendent aussi tranquilles et ouverts que s'ils avaient l'éternité devant eux.

Je relis avec bonheur ce beau texte de Rilke. C'est cela aussi avancer dans la vie, c'est relire des textes et leur trouver une résonance nouvelle.

mercredi 16 mars 2005

Philosophie décapante

Rodin. Couple féminin
Le premier temps négateur de ma démarche suppose une déconstruction de l'idéal ascétique : on tâchera, pour ce faire, d'en finir avec les principes de la logique renonçante qui met traditionnellement en perspective le désir et le manque, puis définit le bonheur par la complétude et l'accomplissement de soi dans, par, et pour autrui ; on évitera de sacrifier à l'idée que le couple fusionnel propose la formule idéale de cet hypothétique comble ontologique ; on cessera d'opposer vivement le corps et l'âme, car ce dualisme devenu une arme de guerre redoutable entre les mains des amateurs de haine de soi organise et légitime la morale moralisatrice articulée sur une positivité spirituelle et une négativité charnelle. On renoncera à associer jusque dans la confusion l'amour, la procréation, la sexualité, la monogamie, la fidélité, la cohabitation ; on récusera l'option judéo-chrétienne qui amalgame le féminin, le péché, la faute, la culpabilité et l'expiation ;

on stigmatisera la collusion entre le monothéisme, la misogynie, et l'ordre phallocratique ; on fustiguera les techniques du mépris de soi mises en oeuvre par les idéologies pythagoriciennes, platoniciennes, et chrétiennes - contingence, virginité, renoncement et mariage - dans l'esprit desquelles notre civilisation s'est trouvée dressée [...]
Mon deuxième temps, affirmateur, propose une alternative à l'ordre dominant grâce à la formulation d'un matérialisme hédoniste : on élaborera une théorie atomiste du désir comme logique des flux qui appellent l'expansion et nécessitent une hydraulique cathartique ; on laïcisera la chair, désacralisera le corps et définira l'âme comme l'une des mille modalités de la matière ; on proposera un épicurisme ouvert, ludique, joyeux, dynamique et poétique à partir des possibles esquissés et offerts par l'épicurisme fermé, ascétique, austère, statique et autobiographique du fondateur ; on précisera les modalités d'un libertinage solaire et d'un éros léger ; on invitera à une métaphysique de l'instant présent et de la pure jouissance d'exister [...]
On proposera une option radicalement égalitariste entre les sexes afin d'engager sur la voie d'un féminisme libertaire ;[...]
En guerre contre le modèle éthique dominant, ma proposition renoue sans ambage avec le projet de toutes les écoles philosophiques hellenistiques : rendre possible la vie philosophique. Et pour ce faire, vouloir ouvertement la fin de la vie mutilée, fragmentée, explosée, éparpillée que fabrique notre civilisation aliénante indexée sur l'argent, la production, le travail, la domination.

C'est écrit par Michel Onfray, dans l'ouverture de sa "Théorie du corps amoureux. Pour une érotique solaire"
Un livre de philo qui décape, une écriture hyper-vivante au service d'un projet vivifiant.Un livre qui se déguste avec plaisir.

mercredi 26 janvier 2005

André Breton - Notes sur la poésie

Les pensées, les émotions toutes nues sont aussi fortes que des les femmes nues.
Il faut donc les dévêtir.

Dans le poète :
L'oreille rit,
La bouche jure ;
C'est l'intelligence, l'éveil qui tue ;
C'est le sommeil qui rêve et qui voit clair ;
C'est l'image et le phantasme qui ferment les yeux.
C'est le manque et la lacune qui sont créés.

Le sujet du poème lui est aussi propre et lui importe aussi peu qu'à un homme son nom.

Le lyrisme est le développement d'une protestation.

Alentours III - 1925-1930

mercredi 19 janvier 2005

Le grain des mots

J'aime ce livre de Camille Laurens "Quelques-uns".

Extrait :
Les mots ont un grain - comme on dit le grain de la voix, le grain de la peau, bien sûr, mais aussi, au fond, comme on parle des fous, des marginaux : chacun d'entre eux est un original, une pièce unique. D'avoir été prononcés tant de fois, déformés par les lèvres ou polis par les livres, de nous avoir émus dans la beauté des oeuvres ou la bouche d'autrui, ils ont acquis la densité et la profondeur merveilleuse d'une terre dont nous rêvons un jour d'être les archéologues : les mots sont faits de notre vie qui sédimente.

J'aime ce livre, j'aime ce rapport sensuel aux mots. Ecrire c'est aimer toucher les mots, les approcher lentement, savamment ou avec prudence. Les polir et les faire danser. Camille Laurens célèbre le plaisir des mots, elle salue aussi avec une belle déférence ceux qui si élégamment les font transmission de leurs émotions.
Notre rapport aux mots est un rapport de référence. Tissage de liens, étoffe de mémoire. La sémantique n'est rien sans ce rapport intime des mots à notre propre histoire.

jeudi 6 janvier 2005

L'hiver et Rainer Maria Rilke

Neige sur Les ChauxDevance tout adieu, comme s'il se trouvait derrière
toi, à l'instar de cet hiver qui va se terminer.
Car, entre les hivers, il est un tel hiver sans fin
qu'être au delà de lui, c'est pour ton cœur l'être de tout.

Sois toujours mort en Eurydice -et plus chant que jamais
remonte, et plus louange, ainsi remonte au pur rapport.
Ici, chez les passants, sois, au royaume où tout prend fin,
sois un verre qui sonne et dans le son déjà se brise.

Sois - et sache à la fois la condition qu'est le non-être,
l'infini fondement qu'il est de ta ferveur vibrante,
et donne à celle-ci, unique fois, pleine existence

À la nature, utilisée ou bien dormante et muette,
à cette ample réserve, à cette inexprimable somme,
ajoute-toi en joie et ne fais qu'un néant du nombre.

Rainer Maria Rilke. Les sonnets à Orphée. février 1922

dimanche 19 décembre 2004

Pascal Quignard

Je lis Pascal Quignard : Les Ombres errantes

C'est un recueil de fragments à l'écriture ciselée, à mi chemin entre philosophie et poésie. Ses reflexions portent sur la langage, la mémoire, l'écriture, le rapport au passé. La langue est belle, précieuse. Un rythme très particulier se dégage, comme une musique délicate. C'est pour moi un livre qui accompagne, on en lit quelques fragments de temps à autre ; ce sont de courts récits qui se répondent et se correspondent au fil du livre, mais aussi des pensées sur l'écriture, la lecture, le jadis, qu'il développe sous différents angles dans une très belle langue, épurée.

De nombreuses références à l'histoire de Rome (ses nombreuses citations latines donnent presque envie de se remettre au latin), mais aussi en filigrane des références à la Chine ancienne.

Extraits :
A chaque fois la mer s'avance.
A chaque fois elle recule.
A chaque vague, elle avance sa tuile d'or.
A chaque recès, elle recule la poche incurvée de son ombre.
Entre l'hallucination et le désordre, le réel respire comme un enfant qui joue : secousse aussi capricieuse dans son effet qu'elle est imaginaire dans sa perception. Au sein du réel qui respire le temps est aussi inintelligible que le monde est fantasmatique. La trame et la chaîne des générations et des métamorphoses dessinent le même dessin impatient et inexplicable. [...]
Un verset des Veda dit :Je suis un écho qui se tient devant le miroir.
Il n'y a pas moyen de ne pas se laisser surprendre par des échos d'images (par des reproductions de chair dues à des mères), par des reflets de sons (par des rognures de vieux prénoms déjà employés dans la langue des pères).

Les Ombres errantes, chapitre XXI La mouchette.

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