Langage, pragmatique

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vendredi 24 juin 2005

Les mots et les choses

(Tchouang-tseu, André Breton, et mes recherches en pragmatique)

pavots
Pavots, 18 juin 2005

Tchouang –tseu :

La grande intelligence englobe, la petite intelligence discrimine ; la grande parole est éclatante ; la petite parole est verbeuse.
La parole est obscurcie par l’éloquence.
A vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même.
Soi-même est aussi l’autre ; l’autre est aussi soi-même. L’autre a ses propres conceptions de l’affirmation et de la négation. Soi-même a aussi ses propres conceptions de l’affirmation et de la négation. Y a-t-il vraiment une distinction entre l‘autre et soi-même , ou n’y en a-t-il point ? Que l’autre et soi-même cessent de s’opposer, c’est là qu’est le pivot du Tao. Ce pivot se trouve au centre du cercle, et s’applique à l’infinité des cas. Les cas de l’affirmation sont une infinité ; les cas de la négation le sont également. Ainsi il est dit : le mieux est d’avoir recours à l’illumination.
C’est en nommant que les choses sont délimitées.

Le langage sépare, pose artificiellement une grille rigide de limites sur la réalité.
Ainsi, en interprétation automatique des dialogues, l’idée serait de s’affranchir le plus possible de modèle sémantique qui essaie de modéliser logiquement (sous contraintes fortes) le lien signifiant-signifié, pour au contraire privilégier l’accès pragmatique premier, c’est-à-dire la référence directe immédiate aux "objets" du monde, avant de passer par le filtre de l’idée.

Je fais aussi un pont entre tao et surréalisme, à la lumière de cet extrait du " Manifeste du surréalisme" d’André Breton :

rappelons que l’idée du surréalisme tend simplement à la récupération totale de notre force psychique par un moyen qui n’est autre que la descente vertigineuse en nous, l’illumination systématique des lieux cachés et l’obscurcissement progressif des autres lieux, la promenade perpétuelle en pleine zone interdite et que son activité ne court aucune chance sérieuse de prendre fin tant que l’homme parviendra à distinguer un animal d’une flamme ou d’une pierre – le diable préserve, dis-je, l’idée surréaliste de commencer à aller sans avatars.

Non-dualité : illumination, fulgurance, du monde à soi hors des limites posées par les concepts. Incarnation de l’esprit.

jeudi 12 mai 2005

Langage et différenciation

Noms et formes sont équivalents.
Nommer, c'est découper la réalité, introduire des délimitations et ainsi manquer l'absolu. C'est parce qu'il y a langage qu'il y a démarcation. Une vraie discussion est en fait une discussion où l'on ne parle pas. La parole est au silence ce que le manifesté est à l'indifférencié. De même que l'indifférencié n'est pas conçu négativement comme néant ou absence de tout existant, le silence n'est pas conçu comme mutisme ou absence mais au contraire comme un au-delà de la parole : ce que la parole ne peut pas exprimer. [1]

Ainsi du bourgeon.
Il faudrait dire une naissance, mais qui ne serait pas ex nihilo, il faudrait exprimer la naissance issue de l'hiver, de la force de l'hiver dans l'arbre.
Ainsi de l'homme et de sa mémoire. Vivre l'instant de bonheur dans sa fulgurance, mais cet instant-là n'est-il pas porté aussi par le doute, l'absence ? Ce n'est pas la continuité; ce n'est pas la discontinuité. Peut-être est-ce simplement l'idée de la germination ; le travail des forces souterraines. Vivre intensément l'éclatement du germe.
La sagesse serait alors de vivre aussi intensément l'attente ou le repli que l'éclosion du germe.

[1]source : Anne Cheng. Histoire de la pensée chinoise. p.333

mardi 14 décembre 2004

Interpréter le langage ...

J'aime bien cette définition du caractère irrémédiable de l'indexicalité par les ethnométhodologues (son aspect remue-méninges) :
" Le fait que le sens des mots puisse être multiple n'est pas dans l'histoire des langues et de leurs dictionnaires une nouveauté. Par contre, relativement nouvelle est l'affirmation du caractère irrémédiable du phénomène à travers l'indexicalité. L'irrémédiabilité tient au fait que dans des conditions imprévisibles et de manière indéfiniment répétée, il peut apparaître, de par le phénomène d'indexicalité, toujours des significations nouvelles. Rien ne prouve donc jamais qu'une liste de significations est complète.

[...] Les langues naturelles ne sont finalement donc, du fait de l'indexicalité, pas susceptibles individuellement de définitions complètement précises : affirmation grave qui mine sournoisement les bases de la linguistique générale. De ce fait, comprendre un texte, c'est pour partie raisonner mais pour partie donc aussi exercer une fonction divinatoire. A partir de là, et de proche en proche, l'indexicalité sapera aussi dans une certaine mesure l'édifice scientifique de la sociologie et ceux des sciences sociales ; puisque les langues naturelles sont des instruments obligés de ces disciplines. L'indexicalité ôtera d'abord tout espoir d'expliciter une fois pour toutes les allants de soi d'un groupe (le langage naturel du "non dit" n'est pas mieux défini que le langage naturel du"dit"). L'indexicalité empêchera ensuite de donner avec certitude des définitions objectives ; (car sans langage point de définitions) ; mais sans définitions objectives, point de sciences sociales au sens traditionnel du terme. "
Lexique ethnométhodologique d'Yves Lecerf.

C'est à rapprocher de la reflexion philosophique de Tchouang-Tseu sur le langage ( ~300 av JC) : le langage crée de toutes pièces un monde artificiellement limité et limitatif.

"La raison d'être de la nasse est dans le poisson ; une fois pris le poisson on oublie la nasse.
La raison d'être du piège est dans le lièvre ; une fois capturé le lièvre, on oublie le piège.
La raison dêtre des mots est dans le sens ; une fois saisi le sens, on oublie les mots.
Où trouverais-je celui qui sait oublier les mots pour lui dire deux mots ?"
Cité par Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise.

Ces reflexions incitent à la plus grande humilité quant à mes essais d'une interprétation pragmatique automatique du dialogue...