Au cours de l'année 1926, trois poètes : Boris Pasternak, Marina Tsvetaïeva, Rainer Maria Rilke échangent une correspondance passionnée.
Marina Tsvétaïeva est une poète exaltée, sa vie est la poésie passionnée, elle vit en France un exil difficile.
Je n'aime pas la vie en tant que telle, pour moi, elle ne commence à vouloir dire quelque chose, c'est-à-dire à prendre sens et poids, que transfigurée c'est-à-dire dans l'art.
Extrait d'une ses lettres à Rilke, le 2 aout 1926.
Rainer, si je veux aller à toi, c'est aussi pour ma nouvelle moi, qui ne saurait naître qu'avec toi, en toi. Et alors,Rainer (Rainer, le leitmotiv de ma lettre), je veux dormir avec toi, m'endormir et dormir avec toi. Cette merveilleuse expression populaire, comme elle est vraie, profonde, sans équivoque, comme elle dit bien ce qu'elle dit. Simplement dormir. Rien de plus. Si pourtant : enfouir ma tête dans ton épaule gauche, passer mon bras sur ton épaule droite - rien de plus. Si pourtant : savoir, jusqu'au plus profond du sommeil, que c'est toi. Et encore : comment ton coeur sonne. Et - baiser ton coeur. [...]
Pourquoi est-ce que je te dis cela ? L'inquiétude, peut-être, que tu ne voies en moi qu'une passionnée commune (passion-servage). Je t'aime et je veux dormir avec toi, pareille concision n'est pas permise à l'amitié. Mais je le dis d'une voix autre, presque en mon sommeil, ferme en mon sommeil. Je ne sonne pas du tout comme de la passion. Si tu me prenais contre toi, tu prendrais les plus déserts lieux. Tout ce qui ne dort jamais voudrait rattraper son sommeil dans tes bras. Jusqu'au fond de l'âme (de la gorge) - tel serait mon baiser (Pas un incendie : un abîme.)
Je ne plaide pas ma cause, je plaide la cause du plus absolu des baisers.
Cette correspondance est poignante : difficulté pour ces artistes de s'incarner dans la vie matérielle, tempête de l'histoire individiuelle et collective : cette correspondance à trois s'interrompt tragiquement par la mort de Rilke, le 29 décembre 1926. Bien avant l'ère de l'hyper-communication se constituait ainsi à travers l'Europe une histoire d'amour intense, simplement par échange de lettres, de manuscrits, d'impressions de lectures ou de critiques approfondies. Les traces de cette passion restent gravées dans des oeuvres littéraires bouleversantes.